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— Baise-moi ! Oh, Étienne ! Baise-moi !

— Euh…

Bon, bien en fait, là, non, vraiment, même avec la meilleure volonté du monde, je n’allais pas pouvoir le faire. J’avais beau convoquer tous mes fantasmes, et m’imaginer Jennifer Aniston allongée nue dans le lit à la place de cette fille, rien n’y faisait. Elle était trop avenante sans doute, trop directe, trop grande ou trop belle. Ou peut-être était-ce moi qui n’étais pas encore prêt ? Toutes ces choses qui m’avaient poussé à boire une partie de la soirée, en acquiesçant d’un air entendu à chacune de ses propositions, sans rien écouter de ce qu’elle me disait. La fille s’appelait Flore, ça, je m’en souvenais, et elle avait passé les trois dernières heures à me trouver chou. « T’es trop chou ! » avait-elle ainsi lâché une première fois avec une sincérité désarmante lorsque, peu après notre premier verre, l’alcool me faisant déjà tourner légèrement la tête, je lui confiai crânement et sans la moindre ironie me trouver parfois trop romantique. Plus tard, au restaurant, lorsque je lui ai tenu la porte pour qu’elle me précède, elle s’exclama : « ça, c’est chou ! », avec un air entendu. Enfin, quand au moment où il nous apporta les cafés, j’avais avec autorité pris la note des mains du serveur, elle me glissa, un peu gênée : « Vraiment, toi, t’es chou ».

Je la raccompagnai jusque chez elle, et elle se tint serrée contre moi tout le long du trajet. Nous baignions dans un sentimentalisme mièvre, mais nous étions bien. Les choses commencèrent à mal tourner une fois à son appartement : Flore voulut m’entraîner aussitôt dans son lit, mais, bourré comme un coing, je n’avais plus la patate. Les carottes étaient cuites, alors autant mettre les pieds dans le plat et ne pas en faire tout un fromage : Flore avait fait chou blanc, elle était tombée sur un cœur d’artichaut qui avait trop bu parce qu’il avait l’impression qu’en sortant avec elle il trompait celle qui l’avait largué quelques mois plus tôt.

Tandis qu’elle se trémoussait, les yeux clos, abandonnée et offerte, reprenant quelque peu mes esprits, je cherchais désespérément un moyen de m’en sortir honorablement et sans la blesser. Mais comment avais-je pu me retrouver dans une situation pareille ?

À la vérité, je connaissais la réponse : c’était la faute de Manu, tout ça. Manu, mon pote. On dit qu’on ne choisit pas sa famille, mais je me demande parfois ce qui nous pousse à choisir nos amis.

C’est lui qui m’avait convaincu de m’inscrire sur ce site de rencontre. Il me voyait malheureux, l’âme en peine et se disait qu’un peu d’aventure me ferait du bien. C’est un bon gars, au fond, Manu. Célibataire invétéré, incapable d’imaginer une relation durable, expert en mauvais plans : précisément la personne dont j’avais besoin pour me reconstruire.

Nous nous connaissions depuis l’école primaire, et nous avions toujours tout partagé, les joies et les peines, les moments de doutes comme les victoires. Pourtant, il n’est pas deux personnes que je connaisse qui soient plus dissemblables : je suis idéaliste et il est pragmatique, il est rancunier quand je suis indulgent, impulsif et moi réfléchi. Je suis organisé, il est bordélique ; romantique, il est désabusé, je suis libraire et il ne lit pas, j’aime les comédies, il préfère les films d’action, je suis sincère, il est hâbleur ; discret, lui m’as-tu-vu, il aime sortir et voir du monde quand je suis plutôt casanier.

C’est avec lui que j’ai élaboré les grandes lignes de mon profil en ligne, lui qui m’a soufflé les réponses aux questions posées, et je pense que les échecs successifs qui ont suivi lui doivent beaucoup !

Il fit de moi un aventureux expansif et spontané, souhaitant s’engager dans une relation (ah bon ? ), aimant les discothèques (aïe) et les clubs de karaoké (ah non, là Manu tu déconnes !). En un clic, je devins dirigeant/cadre supérieur. « Si tu dis que t’es libraire, elles vont te prendre pour un intello et tu vas les faire fuir, mon pauvre vieux ! » m’assena-t-il, péremptoire.

Je pris encore virtuellement cinq bons centimètres, perdis six kilos, éclaircis mes cheveux, et moi qui n’avais jamais fumé une clope devins fumeur occasionnel. C’était de toute évidence du grand n’importe quoi, mais qu’importe : compagnons d’infortunes, losers patentés à la dérive, nous nous retrouvions enfin, passant de l’âge adulte à l’adolescence par une étrange inversion du temps, cumulant les heures assis sur le canapé à jouer à la Xbox en geignant sur notre sort, nous lamentant de l’inconstance des filles, insensibles à nos charmes, se laissant toujours embobiner par le premier bellâtre venu — une tête à claques qui invariablement les ferait souffrir quand nous, nous avions tant d’amour à leur donner.

Manu était trop heureux de me voir partager son quotidien, mais je finis par me lasser de le regarder aligner les prouesses techniques sur son écran de télévision, et décidai de me reprendre en main tant bien que mal. Ma boîte mail croulait sous les messages des modérateurs du site, m’enjoignant de compléter mon profil, qui, à les croire, plaisait déjà beaucoup ! J’attirai l’attention de nombreuses inscrites, il ne tenait qu’à moi d’entrer en contact avec elles… Pour moins de 15 euros par mois, j’allais pouvoir revivre, échanger, rire et peut-être même reprendre une vie sexuelle !

C’est ainsi qu’après une valse-hésitation, je finis par craquer et souscrivis à un abonnement pour six mois.

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Votre profil plaît déjà beaucoup© 2013 par Philippe Castelneau, Numeriklivres. Tous droits réservés.

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