2 Prologue

Mes trois plus belles ruptures amoureuses

Justine
J’avais sept ans, elle en avait cinq. Je passais l’été chez mes grands-parents. Elle vivait dans une grande ferme un peu à l’écart du village. Tous les après-midi, en revenant du lac où j’allais pêcher des têtards, je traversais devant sa cour, cherchant à attirer son attention. Elle faisait toujours comme si elle ne me voyait pas. Une semaine passa, et je fus convaincu de l’aimer. Un jour, la grille étant resté ouverte, je m’approchais d’elle. Sa mémé qui était à ses côtés m’offrit un gentil sourire. Justine leva sur moi ses magnifiques yeux verts, puis secoua ses boucles blondes et fit la moue. Comme elle était belle alors ! Un ange, pas moins. Devant tant de mépris et de beauté mélangés, je fus pris d’une colère infinie, me sentant victime de la plus terrible des injustices : je la giflai soudain, avant de partir en courant, poursuivi par les hurlements outrés de la grand-mère et les pleurs de la fillette… C’était un village, je l’ai dit, et je finis la saison tel un pestiféré, personne ne m’adressant plus la parole et, plus grave encore, la boulangère refusant désormais de me vendre le moindre bonbon…

Allison
J’étais à La Baule avec mon père. J’avais dix ans et c’étaient nos premières vacances sans ma mère. Nous occupions un petit bungalow au camping du Bois d’Amour. J’en ai gardé un goût immodéré pour le ping-pong, une détestation profonde des douches collectives et un faible pour les Anglaises. Allison avait mon âge, et nous nous sommes trouvés avec d’autres enfants sur la plage. Elle ne parlait pas français et mon anglais se limitait à fuck et I love you. Nous échangeâmes nos prénoms, des mots d’amour griffonnés à la hâte sur des bouts de papier et un premier baiser dont elle eut l’initiative (ce qui, comme je m’en apercevrai bientôt, deviendra une constante de ma vie affective). Allison, l’évocation de cette fille tant d’années après continue de me serrer le cœur. Tandis que mon père, tout juste divorcé, ne vivait que par son chagrin, nous tombâmes follement amoureux, d’un amour comme seuls deux enfants peuvent le partager. Il ne dura que ce que dure une location à la Baule : huit jours. Mais chaque seconde passée ensemble nous sembla une éternité de bonheur pur. Nous nous tenions timidement par la main, marchant sur la plage, pas encore troublés par les affres de l’adolescence, sans rien nous dire puisque nous ne nous comprenions pas, passant des heures à nous promener en silence dans une complicité simple et heureuse. Parfois, prenant mon courage à deux mains, je lui susurrais les quelques mots d’anglais que je connaissais (enfin, fuck, je le gardais pour moi : je n’étais pas sûr de son sens exact, mais je pressentais qu’il n’était pas adapté à la situation) ; elle m’embrassait alors délicatement sur la joue. La veille de partir, je ne pus me résoudre à le lui annoncer, me contentant de tracer sur le sable un cœur avec nos deux prénoms, ce qui la fit sourire. Elle me serra contre elle : « À demain ?  » Je lui promis que oui, décidé à la rejoindre aux premières heures de la matinée, pour lui donner mon adresse et l’embrasser une dernière fois. Ainsi, nous nous reverrions juste avant mon départ, tristes de nous quitter, mais certains dès lors de nous retrouver… Je lui écrivis ce soir-là une longue lettre d’amour, qu’un jour, je l’espérais, elle pourrait comprendre, mais au petit matin mon père refusa tout net de me laisser aller une dernière fois sur la plage et c’est les yeux embués d’un chagrin que rien, jamais, ne viendrait consoler, tenant encore dans ma main la lettre que je lui destinais, que je vis s’éloigner pour toujours à travers le pare-brise arrière de notre voiture celle qui occupe encore aujourd’hui une place toute particulière dans mon cœur.

Marie
C’était il y a trois ans. Je venais d’emménager dans mon nouvel appartement à Montpellier et j’avais organisé une pendaison de crémaillère. Elle était venue avec une amie à moi, qui la sachant seule avait pris l’initiative de l’inviter. Croyez-vous au coup de foudre ? Moi oui, depuis ce moment magique où j’ai ouvert ma porte et que je me suis écarté pour la laisser entrer. Je l’ai vue s’avancer et me faire la bise, et nous sommes restés un long moment face à face sans rien nous dire. J’étais subjugué par ses traits, amoureux dès le premier regard. Nous en avons beaucoup ri ensuite, et elle m’avoua que j’avais fini par la mettre mal à l’aise, tant j’avais passé la soirée à la regarder fixement, perdu dans mes pensées, totalement ignorant de mes autres convives. Je dus lui plaire aussi, puisque nous nous revîmes peu après. Elle passa dîner quelques fois chez moi, puis resta pour la nuit, et enfin s’installa dans mon deux-pièces. Nous vécûmes ainsi deux ans, et chaque jour je l’aimais un peu plus. Après quelques mois, sentant que notre couple s’installait dans une certaine routine, je décidais de franchir le pas et de la demander en mariage. C’était une folie, mais c’est de folie que manquait notre histoire. Nous partirions alors pour une nouvelle vie, entrant dans la légende de ces couples mythiques qui remplissent les livres : nous aurions plein d’enfants, traverserions des orages certes, mais toujours ensemble, pour nous retrouver vieux, au seuil de notre vie, main dans la main, prêts pour le dernier voyage.

Je m’étais éclipsé plus tôt de la librairie afin de préparer un repas en amoureux et, l’entendant monter l’escalier, j’avais mis sur la platine un disque d’Otis Reeding qu’elle aimait tant. Elle sourit en entrant, m’embrassant un peu trop distraitement à mon goût avant de filer se changer dans la chambre. Nous dînâmes en silence, chacun perdu dans ses pensées. Je voulais lui parler et je n’y arrivais pas. Après le dessert enfin, je résolus de me lancer :

— J’ai quelque chose à te dire…

— Moi aussi, j’ai quelque chose à te dire, coupa-t-elle brusquement.

— Ah ? Très bien… Ben, vas-y, commence, dis-je.

— Oui… Bon en fait, je pense que tu veux me parler de la même chose de toute façon, me dit-elle avec un sourire triste.

Elle porta son verre à ses lèvres, et je gardais le silence. Il était trop tard, je savais ce qui allait suivre, je sentais mon cœur battre plus fort, la tristesse m’envahir. Je savais, mais pour quelques instants encore, je pouvais faire comme si je ne comprenais pas. Pour quelques instants encore, je me tenais au bord d’un gouffre et ne tombais pas.

— Il y a quelque chose qui ne fonctionne plus dans notre couple, non ? reprit-elle. Tu as remarqué que nous ne sortons plus ? Avant, nous allions tout le temps au cinéma… Nous avions des discussions passionnées sur tout, et maintenant tu ne me parles plus que de la liste des courses à faire… Je t’aime bien, Étienne, mais je m’ennuie. Ça va faire deux ans que l’on vit ensemble, et je m’emmerde avec toi. Je suis désolée d’être aussi brutale, mais c’est ainsi : je ne supporte plus notre vie trop rangée…

Je la fixais, incapable de parler. Les mots se bousculaient dans ma tête, et à nouveau je n’arrivais pas à les dire.

— Merde, Étienne, je te dis que je veux te quitter, et toi, tu ne dis rien ? C’est ça le problème, tu vois : tu ne dis jamais rien !

— Tu… tu as quelqu’un d’autre ? finis-je bêtement par demander, ne sachant quoi dire d’autre.

— Écoute… Je suis désolée de te dire ça comme ça, mais oui. Ça fait deux mois. J’ai beaucoup réfléchi, tu sais, et ma décision est prise : je ne veux plus vivre comme ça… Je ne peux plus vivre avec toi.

Un peu plus tard, nous convînmes qu’elle garderait l’appartement, et moi le chat. Il n’y eut pas d’éclat, et mes affaires prêtes j’emménageai rapidement dans un studio rue de l’Université. Seul ce soir-là, dans cette pièce aux murs vides, assis à même le sol au milieu de mes cartons, deux semaines après notre séparation effective, je pus enfin et pour la première fois me laisser aller à pleurer sans retenue.

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Votre profil plaît déjà beaucoup© 2013 par Philippe Castelneau, Numeriklivres. Tous droits réservés.

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